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30 mai 2010 7 30 /05 /mai /2010 18:52
Source : Ouest-France - samedi 31 mai 2008
 
 
 
 
 
 
 
 

Ils ont le mollet hardi et n'ont jamais mangé de farines animales. Depuis cinquante ans, les poulets de Loué garnissent les assiettes des amateurs de blancs fondants et de tendres cuisses. Un combatpour la qualité à l'heure des OGM et de la consommation de masse.

Noyen-sur-Sarthe. Premiers rayons de soleil sur le bocage du Haut-Maine. Comme ses mille collègues éleveurs, Alain Allinant, président des Fermiers de Loué, ouvre les trappes de ses poulaillers. La coopérative domine de la crête et du jabot, le marché français de la volaille Label. Ça fait cinquante ans que ça dure.

 

Perchés sur des gambettes musclées, les poulets bondissent hors de leur hôtel quatre étoiles. Aucune clôture ne bride leur esprit d'aventure. « Ce sont de jeunes coqs et des poulettes à pattes jaunes, une race rustique adaptée au plein air. Ils ont onze semaines d'âge. Dans quinze jours, ils partent à l'abattoir », explique Alain Allinant. Avant cette issue fatale dans l'usine de l'industriel LDC qui leur est spécialement dévolue, à Loué, ils auront vécu, 87 jours durant - le double d'un poulet d'élevage intensif - le grand frisson d'une vie en liberté. Mais moins que dans les années 1950, où l'on comptait parfois 120 jours.

 

Que plane l'ombre menaçante d'un rapace, que retentisse le coassement rauque du corbeau et tout ce petit peuple très mobile (4 400 poulets par poulailler de 400 m2) sprinte pour se mettre à couvert sous les chardons ou dans les haies. Un vieux réflexe de survie hérité de la poule sauvage d'Asie, la mère de toutes les poules.

Ça ne suffit pas toujours. « Chaque année, les renards croquent 135 000 poulets. On retrouve les bagues d'identification dans les terriers ! », s'amuse Alain Allinant. Les éleveurs participent au festin : ils enfournent 250 000 volailles. Mais ceux qui se taillent la part du lion, ce sont les soixante millions de consommateurs français. Nous dévorons chaque année 28 millions de volailles de Loué, poulets, chapons, pintades oies ou dindes.

La volaille de Loué n'a pas toujours été au top. En 1958, elle bat de l'aile. Volaille festive, nourrie au petit-lait et aux céréales dans les fermes de polyculture élevage, elle demeure l'attraction majeure de la foire de l'Envoi, avant Noël. Mais sur le marché de Loué, le mardi, sa prestation hebdomadaire laisse à désirer à cause d'une qualité et d'un approvisionnement irréguliers. Les prix chutent. Les éleveurs se découragent.

 

On se serait acheminés vers la mort lente d'un fleuron gastronomique si le député Paul Goussu n'avait pas mis les pieds dans le plat, le 30 août 1958, en plein banquet du comice agricole. « Il félicite toutes les races des concours : chevaux de trait du Maine, vaches Maine-Anjou... Seule la volaille de Loué reçoit une volée de bois vert. Elle 'périclite', dit-il ! Ces propos agissent comme un électrochoc. Une vingtaine d'éleveurs s'organisent en syndicat de défense. » L'homme qui raconte l'anecdote fondatrice de la saga des poulets de Loué s'appelle Raymond Vaugarny, 72  ans, le premier directeur des Fermiers de Loué. Pendant son long règne (1959-1996), il a posé les fondations de la maison. Son coup de génie ? Marier les vertus de la tradition (aliment fermier, plein air, âge d'abattage élevé) issues du savoir-faire ancestral des éleveurs avec les techniques modernes d'élevage (bâtiments, planification, hygiène). Le tout strictement codifié dans le « Guide bleu », le livre de chevet des éleveurs.

 

Sur ces bases de discipline collective et de contrôles, s'édifie le Label Rouge. En 1965, les éleveurs de Loué sont les premiers à le décrocher. Au début, ils ne sont qu'une poignée. « C'était manuel, se souvient Paul Simier, 75 ans, un des pionniers. On apportait l'eau à coups de seau. On montait les poussins au grenier. Au bout de huit semaines, on les descendait dans des cabanes en bois. J'ai démarré comme ça. »Le tout premier cahier des charges, en 1960, exclut, d'emblée, les farines animales et le dopage aux antibiotiques. Il repose sur l'identification des volailles. Une bague agrafée sur l'aile indique le nom de l'éleveur. Les éleveurs de Loué inventent la traçabilité. Ces choix assureront, quarante ans plus tard, une parfaite insubmersibilité aux volailles de Loué, malgré les tempêtes de la vache folle, du poulet à la dioxine, de la grippe aviaire. Autre clé du succès : la publicité. Dès qu'un poulet est livré un peu trop lourd, l'éleveur verse une pénalité qui alimente le budget communication.

 

 

Aujourd'hui, les Fermiers de Loué disent « non » aux OGM. « Nous dépensons un million d'euros par an pour bannir des mangeoires le soja transgénique », chiffre Yves de La Fouchardière. Ils soignent l'écrin de leur bijou en plantant des haies. Ils anticipent l'après-pétrole en installant des panneaux solaires sur les poulaillers. On est loin des sourires moqueurs des débuts, évoqués par Paul Simier et son épouse. « Dans l'esprit de l'époque, la volaille, c'était du travail de femme bon pour les petits paysans. C'était bien plus noble d'élever des chevaux ou des bovins ! On nous traitait de fous. Moi, je me disais 'cause toujours'. » Ils ont bien fait.

 

 

Texte : Xavier BONNARDEL.

Photo : Philippe RENAULT.

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Published by Bertrand Molliere - dans Info
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